Valérie Lagrange - interviews



 
Tribumove
juin 2003
Fleuve Congo
avril 2003
Jukebox Magazine
mars 1999
 
Je chante !
printemps 1994
  Rock Hebdo
24 mai 1978
 


Tribumove - juin 2003


Valérie Lagrange, égérie des années 60 et 70, revient après plus de quinze ans d’absence.

Son nouvel album composé par le magicien Benjamin Biolay, est empreint d’une sérénité qu’on ne lui connaissait pas. Finies les révoltes criées le poing en l’air, ce Fleuve Congo conduit Valérie sur le chemin de la rédemption.

Après toutes les épreuves, les souffrances et les erreurs du passé, c’est une merveilleuse caresse de la vie qu’elle partage avec nous.

© Photo Greg Soussan

LE BONHEUR EST DANS LAGRANGE (extrait de l'interview)

Laurent Courageux : Ecrire et chanter sont pour toi les plus authentiques façons d’exister, est-ce que l’on peut considérer ton nouvel album comme un retour à la vie ?
Valérie Lagrange : Oui, ça faisait 17 ans que je n’avais pas sorti d’album. D’abord parce qu’après Rebelle, Virgin Records m’a rendu mon contrat car je ne correspondais plus à ce que la nouvelle équipe voulait défendre… Et puis surtout, Ian Jelfs, mon compagnon, qui faisait tous mes arrangements, est tombé dans le coma, il en est sorti avec des séquelles et je me suis occupée de lui physiquement, mais aussi psychologiquement. Sporadiquement, je donnais quelques concerts, mais toute mon attention était concentrée sur son rétablissement. Du jour où sa santé s’est améliorée, j’ai senti que le retour à la chanson était vital pour moi.
...

L.C. : Qu’est-ce qui n’allait pas chez toi auparavant ?
V.L. : J’avais une sorte de rage et moins de compassion, pour moi-même et pour les autres. Aujourd’hui, je me débarrasse du superflu, je cherche le cœur, l’essentiel, la profondeur dans la relation… Tout en m’amusant, je ne me prends pas la tête à chaque rencontre. Avant j’évoquais « amour » et « respect » sans les mettre en pratique. Et c’est sans doute la raison pour laquelle il y a moins de révoltes et de revendications dans Fleuve Congo. Tu connais l’image : « Quand on grimpe une montagne, on ne la voit pas, il faut s’en éloigner pour apprécier toute sa beauté ». Au lieu de tout le temps revendiquer, d’hurler mes chansons et de crier vengeance, aujourd’hui j’ai du recul sur la vie. Mais j’ai toujours quelques sujets de révolte en moi, rassurez-vous ! (Rires). Mais je comprends enfin que tout le monde cherche, à sa façon, le bonheur.
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L.C. : Le nouveau maître du monde étant le Marché, est-ce que la révolte n’est pas démodée, voire vaine ?
V.L. : En 68, on combattait une société autoritaire et psychorigide, il fallait que ça saute. L’ennemi était identifiable. Maintenant on vit sous le règne des multinationales devant lesquelles on se sent totalement impuissant. Comment arrêter ce bulldozer en marche ? Tout ne va pas bien, loin de là, mais l’ennemi est virtuel… Je reste persuadée que dans le monde, plus il y a de forces négatives qui œuvrent, plus il y a des forces positives qui s’organisent. Je suis sûre qu’on viendra à bout de cette dictature du fric qui nous impose sa vision du bonheur.

L.C. : Mais si le monde a changé depuis 68, est-ce que certaines de tes chansons (Faut plus me la faire, Etiquettes, Le jeu …) sont toujours d’actualité ?
V.L. : Mais 30 ans dans l’Histoire de l’homme, ce n’est rien ! Je ne me verrais plus écrire ces textes aujourd’hui, mais ils me sont venus en urgence, comme un cri, ils ont donc toujours une certaine authenticité. Je suis toujours d’accord avec Faut plus me la faire.
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Vous pouvez lire l'article complet de Laurent Courageux dans le

magazine Tribumove N°53 - juin 2003 (disponible)



Fleuve Congo – avril 2003 – Valérie Lagrange

Christian Eudeline : Quelle est la première chanson qui est née de la rencontre avec Benjamin Biolay ?
Valérie Lagrange : Peu après notre rencontre, Benjamin m’a fait écouter plusieurs chansons, j’ai choisi Fleuve Congo car elle me semblait la plus évidente. C’est elle qui donne le titre à mon album car c’est en quelque sorte, la première qui est née de notre collaboration.

C.E. : Il y a cette étonnante reprise de La Guérilla écrite par Serge Gainsbourg.
V.L. : Benjamin est un grand admirateur de Serge Gainsbourg, et moi j’avais un peu oublié cette chanson sortie au printemps 1965, La Guérilla ; pour lui c’était un titre qui se devait de figurer sur cet album. A l’origine je la chantais avec Los Incas, un groupe d’origine sud-Américaine, et Serge était persuadé que j’allais fondre pour lui. Or je venais juste de rencontrer Jean-Pierre Kalfon dont j’étais très amoureuse et nous avons donc passé une soirée à faire la tournée des bars, sans savoir quoi nous dire, lui par timidité et moi par maladresse et par gêne de ne pouvoir satisfaire son désir !

C.E. : Un Jean-Pierre Kalfon également présent via cette reprise de La Chanson de Tessa.
V.L. : Lorsqu’est né ce projet Benjamin est venu chez moi pour écouter les titres que j’avais enregistrés dans les années soixante, il a complètement craqué sur La Chanson de Tessa signée Maurice Jaubert et Jean Giraudoux. C’est Jean-Pierre Kalfon qui me l’avait fait découvrir et nous l’avions enregistrée ensemble à l’époque.

C.E. : Tu te dévoiles énormément dans la quatrième chanson, Mon amour pour toi.
V.L. : Je n’écris pas avec facilité mais quand cela m’arrive, c’est que quelque chose à l’intérieur de moi me dicte les mots, je n’ai plus qu’à les retranscrire. C’est le cas de Mon amour pour toi écrite pour mon compagnon, Ian Jelfs, mais aussi de Julien, Bateau ivre et La Maison sous les Glycines.

C.E. : Tu as choisi de mettre en musique un poème d’Arthur Rimbaud, Sensations, pour quelle raison ?
V.L. : C’est un poème qu’Arthur Rimbaud écrivit à 17 ans. Je l’aimais tellement que j’ai eu envie de le mettre en musique. J’écoute beaucoup de musique indienne et j’ai pensé que le sitar apporterait à ce morceau une touche de légèreté et un sentiment d’espace et de liberté. C’est Louis Bertignac qui a enregistré les parties de sitar dans son home studio, un ami musicien népalais étant de passage chez lui.

C.E. : Tu reprends également une chanson que l’on connaît, chantée par Georges Brassens, La prière.
V.L. : Petite fille, ce poème de Francis Jammes, mis en musique et chanté par Georges Brassens me touchait si profondément que je ne pouvais pas l’entendre sans avoir les larmes aux yeux. Au cours d’une série de concerts en 1998, je l’avais déjà chantée avec un arrangement oriental. Benjamin a fait appel à Jean-Claude Ghrenassia qui a rassemblé tout un groupe de musiciens spécialistes de musique malouf de Constantine.

C.E. : Est-ce que, lorsque tu intitules une chanson Kerouac, c’est un clin d’œil à tes années passées sur la route ?
V.L. : Après avoir lu "Sur la Route" le livre culte de tous les beatniks, j’ai eu l’impression d’avoir rencontré en Jack Kerouac un frère jumeau, un alter ego et j’ai ensuite dévoré tout le reste de son œuvre. Depuis 1970, il est dans mon cœur profondément.

C.E. : Cette maison sous les glycines dont tu parles existe-t-elle ?
V.L. : C’est une vision que j’ai eue. C’est une chanson de sérénité où j’imagine la fin de ma vie. Le texte m’est venu, soudainement, en studio alors que Benjamin travaillait à autre chose. C’est quelqu’un qui irradie et qui m’inspire énormément. Puis quelques jours plus tard, un matin dans un demi-sommeil, j’ai rêvé une musique. Aussitôt réveillée, je l’ai enregistrée sur mon petit magnéto. J’écoute Cesaria Evora depuis des années et je me suis rendue compte que cette chanson serait idéalement mise en valeur par ses musiciens. Coup de chance : ces derniers étaient à Paris. Ils ont, tout de suite, trouvé le bon arrangement et le rêve est devenu réalité ... Une belle collaboration, tout comme la venue de Jacques Higelin qui joue de l’accordéon sur Bateau ivre, un vrai plaisir pour moi ...

Propos recueillis par Christian Eudeline



Jukebox Magazine – mars 1999 – Au coeur de l'amour (suite de l'article)

D.L. : Indiscutablement, Ian a transformé, non seulement ta vie privée, mais aussi ton art, ta perception de la musique.
V.L. : Ian est un artiste précoce. Dès l’âge de 13 ans, il jouait déjà de la musique. Dans son Angleterre natale, il avait pour ami d’enfance un certain Mel Collins, musicien quasiment mythique dont on retrouve le nom sur d’innombrables pochettes de disque.
Ian et Mel ont d’abord fondé les Stormsville Shakers, puis Ian est venu en France. Il a dû s’y plaire, car il y est resté ! On le retrouve alors dans Alice (« Arrêtez le monde »). Lorsque le groupe a cessé d’exister, Ian m’a rejointe, et nous avons commencé à écrire des chansons ensemble. En gros, c’est plutôt moi qui trouve les textes et les mélodies, et Ian les arrangements.
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D.L. : C’était un événement, ce premier album pour Virgin !
V.L. : Oui ! On nous a présenté les Sinceros, qui nous ont tout de suite emballés. Et puis j’avais, de toutes façons, envie de travailler avec des musiciens et des techniciens anglais qui, en ce tout début des années 80, étaient beaucoup plus calmes, bien mieux organisés et plus efficaces que les Français. Aujourd’hui, heureusement, nos compatriotes se sont mis au diapason … mais, à l’époque, c’était infernal, tout tournait au psychodrame dès lors qu’on faisait appel à un musicien d’ici ! Et puis, il faut reconnaître qu’ils étaient vraiment moins bons que les Anglais. Depuis, ce retard a été rattrapé.


D.L. : Nous revoici, treize ans plus tard après la parution de ton dernier album, Rebelle. Une fois de plus, tu nous as joué la scène de l’abandon !
V.L. : Ian a connu un dramatique problème de santé, et il n’était pas possible de continuer de tourner ou même envisager d’enregistrer. A présent, il se remet, lentement. Pendant toutes ces années, bien sûr, j’ai continué d’écrire des chansons. Mais, après tout ce temps au chevet de Ian, je ne me sentais pas la force, encore récemment, de retourner en studio. C’est pourquoi j’ai considéré comme une bonne idée de reprise de contact, cette réédition de mes titres passés, avec un nouveau.
La musique est un cri qui vient de l’intérieur, chantait Bernard Lavilliers. C’est d’autant plus vrai dans le cas de Valérie qui chante avec ses tripes. Et ses tripes à elle, c’est son cœur. Ses paroles sont celles d’une sage qui mériterait une chaire à l’université. Ces textes qui, pourtant, furent contestés, attaqués, taxés de naïveté, sont à l’origine de la rupture du contrat qui la liait à Virgin, comme elle l’expliquait au printemps 1994, dans la revue Je Chante ! : " Le problème est venu de ce que Virgin ne voulait plus produire mes disques si je continuais à écrire mes paroles moi-même. Ils les trouvaient anti-commerciales. Quand on nous a rendu notre contrat, Ian l’a très mal vécu, ça été pour lui le début de la dégringolade."

Extrait de l'article de Daniel Lesueur du magazine Jukebox Magazine N°138 (disponible)- mars 1999



Je chante ! printemps 1994

Comédienne (la jument verte) et chanteuse (la guérilla), dans les années 60, Valérie Lagrange « décroche » en mai 68. Son cheminement se confond alors avec celui d’une partie de sa jeunesse : longs voyages, vie en communautés, expériences de toutes sortes.

Les années 70 la verront, constamment, « on the road » …

Au début des années 80, elle est la première artiste française d’un nouveau label, Virgin : nouveau départ, avec le reggae qu’elle introduit en France.

Les années passent …

Récemment sollicitée par l’Heur’ Maxime Chansons, Valérie Lagrange s’est produite, avec succès, sur la scène de l’Aktéon Théâtre.

Si I.L.D. réédite ses premières chansons et Virgin (bientôt) ses quatre albums, elle aimerait enregistrer ses nouvelles chansons …

Photo de Francis Vernhet parue dans le magazine N°14 (disponible)
Je Chante ! - Discographies - Printemps 1994

Entretien (extrait) avec une artiste exigeante et sincère..

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Je Chante : Qu’est-ce qui vous a donné envie de faire du reggae ?
Valérie Lagrange : Avec Ian, c’est la musique qu’on écoutait le plus. On avait découvert le reggae dans les années 70 et on était complètement immergés dans cette musique. On connaissait les musiciens, les films (The harder the come), on allait aux concerts … Peter Tosh, Jimmy Cliff s’étaient produits en France à cette époque. J’ai vu Marley à New York. C’est toujours une musique que j’aime énormément.

J.C. : Vous aviez enregistré une première version de Si ma chanson pouvait ?
V.L. : Oui. A cette époque, je vivais à Positano, au sud de Naples, avec toute une colonie de musiciens, d’artistes et de hippies … On jouait de la guitare, du matin au soir. Il y avait là, entre autres, un musicien américain, Shawn Philips. Il m’a fait venir en Angleterre pour enregistrer "Si ma chanson pouvait" avec les musiciens d’Elton John. J’avais écrit cette chanson à la suite d’une manifestation qui avait eu lieu à Paris, deux ans plus tôt. En 1969, près de 500 000 personnes avait manifesté parce qu’un lycéen était devenu aveugle après avoir reçu une grenade lacrymogène dans la figure. On a enregistré cette première version en 1971. Et puis, je suis partie en voyage. A Bombay où je me trouvais, j’avais reçu un télégramme de ma maison de disques me demandant de rentrer faire la promotion du 45 tours qui venait de sortir … Je venais de passer quatre mois chez les Papous, j’étais à des années-lumières de ce qui pouvait se passer à Paris. Evidemment, je ne suis pas rentrée et le disque n’a dû sortir qu’en 50 exemplaires ! C’est une chanson naïve.

J.C. : Dans les années 70, après votre période Philips, il y a eu un trou dans votre carrière. Vous avez continué à enregistrer de façon peut-être confidentielle ?
V.L. : J’ai été très prise par les évènements de 68. Par rapport à cette révolution, à tous les niveaux que nous vivions, le show business me paraissait complètement poussiéreux et sans aucun intérêt. Je n’avais plus envie de faire du cinéma et de la chanson. Je trouvais ça complètement dérisoire par rapport à ce qui se passait dans le monde et à ce que je vivais dans ma vie. C’était une époque bouillonnante … Alors le show business, les disques, tout ça devenait caduque : ce n’était plus là que « ça » devait se passer mais ailleurs … J’ai écrit à Philips en leur disant que je voulais arrêter. Je suis partie en Italie, puis en Nouvelle Guinée pour le tournage du film La Vallée de Barbet Schroeder. De là, je suis allée en Inde où je suis restée un an. A mon retour, je suis allée vivre pendant huit mois dans une communauté du sud de la France. Ce qui fait qu’entre mon départ de 68 et mon retour en 73, j’étais constamment sur la route !
Puis j’ai rencontré Ian Jelfs, un super musicien anglais, et on a commencé à faire de la musique ensemble. Après tout ce que j’avais vécu, les Indes, les Papous, la jungle, la communauté, j’étais devenue très marginale. En plus, dans ce métier, j’avais la réputation d’être une hippie droguée … Avec Ian, on a fait quelques concerts, ici et là, on a suivi Graeme Allwright, pendant une de ses tournées … Enfin on vivait comme des nomades.

J.C. : Vous viviez de la musique ?
V.L. : Tout à fait, jusqu’au moment où on s’est retrouvés sans un sou, à Paris. C’était dans les années 76-77. Alors, nous avons répété une quarantaine de morceaux de Dylan, des Stones, de Lennon, et à deux guitares et deux voix, on a fait la manche ! Certains soirs, c’est difficile parce qu’on a pas toujours envie de faire ça, mais en même temps, c’est une fantastique sensation de liberté. Dans le pire des cas, on se dit qu’on aura toujours de quoi bouffer et se payer une chambre d’hôtel. Et d’un seul coup, on se sent sécurisés. On a commencé à chanter dans la rue puis on s’est constitué une chaîne de restaurants qui voulaient bien nous accueillir. Et tous les soirs, on partait faire nos dix ou quinze restaurants ! On arrive quand même à se faire deux cents francs par jour, ce qui, pour l’époque, n’était pas rien. Non seulement on arrivait à en vivre, mais en plus, on avait pu réaliser des maquettes dans un petit studio. Et c’est grâce à ces maquettes que nous avons décroché le contrat chez Virgin. Comme quoi, la manche, c’est pas si mal que ça !
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J.C. : Présentez nous Ian Jelfs.
V.L. : Ian a commencé très jeune, vers l’âge de 13 ans. Avec un ami d’enfance, Mel Collins, un saxophoniste qui a joué avec tous les plus grands noms du rock anglo-saxon, il a fondé un groupe, Stormsville Shakers qui faisait du rock, du blues, du rhythm and blues. Après, ils ont créé d’autres groupes : Motus, Circus … Puis Ian est venu en France et il a joué dans le groupe pop français Alice. C’est là que nous nous sommes rencontrés. Il a, alors, quitté Alice pour Valérie … (rires)
Ian est un très bon musicien, une très grande oreille. C’est moi qui l’ai branché sur le reggae et il a, tout de suite, adoré ça. On a commencé à écrire des chansons ensemble. Je joue très mal de la guitare mais j’ai toujours eu une certaine facilité à trouver des mélodies. Je trouvais les paroles et les mélodies et lui, faisait les arrangements et les suites harmoniques.
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J.C. : L’écriture, ça se passe comment pour vous ?
V.L. : Je ne sais absolument pas écrire. Je n’écris qu’en état d’urgence, quand il faut que quelque chose sorte. Les morceaux que j’aime le plus, sont ceux écrits vraiment sans effort. Faut plus me la faire est une chanson que j’ai écrite dans ma loge à Aix-les-Bains, un soir où j’étais très en colère.
La folie, Je ne peux plus, L’amour c’est ma maison, On meurt tous d’amour ont été écrites aussi de cette manière et ce sont celles que je préfère.

J.C. : On vous a reproché d’écrire des textes un peu trop simples et naïfs. Mais entre le premier album Virgin et les derniers, il y a une énorme différence. Les textes sont beaucoup plus forts.
V.L. : Au départ, Virgin était une petite maison, avec très peu d’artistes. J’avais signé avec Branson, ce sont les Anglais qui ont produit mon premier album. Un an plus tard, j’étais la première artiste Virgin France. Ce premier album a très bien marché. Le deuxième, pour une raison que je ne comprends pas, s’est à peine vendu à 25 000 exemplaires. C’est alors qu’ils ont décrété que c’était à cause de mes textes. Effectivement, je m’étais faite ratatiner pour mes textes dans tous les journaux sauf, bizarrement, Le Figaro qui les avait trouvés très bien. Best, Rock & Folk et toute la presse rock m’avaient traité de vieille hippie mal recyclée, de boy-scout, etc … Ca avait été terrible.

J.C. : Ca fait mal, des critiques pareils ?
V.L. : Oui, parce que c’était vraiment méchant. Ca m’a fait très mal.
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J.C. : Votre chanson Occident, c’est un regard sur l’Occident par rapport à quoi ?
V.L. : Par rapport à des gens que j’ai connus en Afrique, en Inde ou en Nouvelle Guinée, qui vivent d’une autre façon. Je suis très attirée par les tribus, les communautés. Ils ont une vie meilleure que la nôtre, plus pleine. Nous, on est fait comme des rats dans une souricière, c’est terrible ! J’espère que les prochaines générations comprendront bien ça. On est vraiment rétrécis dans nos têtes, c’est pour ça qu’on a si peur de la mort, qu’on est si angoissé, si violents, si brutaux.

J.C. : Dans la chanson, vous dites : "T’as tout sauf l’essentiel"
V.L. : L’essentiel, c’est d’avoir cette espèce de lien avec l’univers qui fait qu’on est vraiment un homme. C’est ce qui donne un sens à la vie. On a perdu toute connection avec le reste de l’univers. Quand on y réfléchit bien, notre vie n’a plus vraiment de sens. Il faut arriver à se sortir de ce matérialisme épouvantable ; Il y a, quand même, un contre-courant à tout ça qui, j’espère, va prendre de l’importance dans les années à venir. Les hippies et toute l’idéologie des années 70, c’était retrouver ce sens perdu, retourner à la terre et aux vrais valeurs.
...

Extrait de l'article de Raoul Bellaïche et Colette Fillon

du magazine Je Chante ! - Discographies
N°14 (disponible) - Printemps 1994



Rock Hebdo – 24 mai 1978 – Valérie Lagrange

Valérie Lagrange c’est un nom que l’on connaît, qui va, qui vient qui repart et qui revient. Depuis six mois on la retrouve sur les ondes des radios et il semblerait que Valérie ait décidé de reprendre le micro pour de bon.
V.L. : J’ai commencé en 64, je faisais des films et Gainsbourg m’avait écrit une chanson qui s’appelait la « guérilla ». Moi j’avais très envie de chanter, j’adorais la musique, j’étais copine avec Pierre Barrouh et Francis Lai ; Francis vivait dans une chambre et il y jouait des trucs à l’accordéon qui étaient formidables. A l’époque ils n’étaient pas du tout connus. Puis j’ai rencontré Claude Dejacques qui m’a proposé de chanter des trucs sud-américains ; j’ai écouté cette musique, ça m’a plus et j’ai enregistré avec Los Incas. J’ai fait des tournées avec eux, ça marchait bien ; mais je ne composais rien sauf pour les paroles de quelques titres. Puis j’ai été prise dans l’engrenage, j’avais Charley Marouani comme agent, je tournais avec Adamo, etc. J’ai commencé à me défoncer, à fumer mes premiers joints, à prendre mes premiers trips d’acide. Je m’emmerdais vraiment et un jour j’ai craqué, j’ai carrément tout laissé tomber. C’était en 68. Je suis partie en Italie où j’ai appris à jouer de la guitare, mais seulement pour moi, parce que je ne voulais vraiment plus remettre les pieds dans ce métier. J’ai composé des morceaux puis tout c’est renclenché naturellement.

JMP : Combien de temps t’es tu absentée du métier ?
V.L. : Je suis restée trois ans en Italie, puis je suis partie un an et demi en Inde, et j’ai passé 8 mois dans une communauté dans le sud de la France. D’ailleurs dans cette communauté il y avait Jacques Higelin ; on faisait quelques concerts que l’on organisait nous-mêmes, on louait la salle, on collait les affiches, on gagnait mille francs mais ça nous suffisait pour vivre ; on voulait retaper une vieille baraque en ruine, c’était un peu un rêve ; A l’époque tout le monde pensait qu’il pouvait se passer des trucs supers, mais dès que l’été est arrivé on a vu débarquer toute une bande de types qui se sont plus ou moins installés et qui restaient là même quand il n’y avaient plus un rond. Ce qui fait que nous cool comme on était on les nourrissait et ça a tout foutu par terre parce qu’à un moment donné on n’a plus eu un sou en poche. Ca a dégénéré, au début, on s’entendait bien avec les gens du coin, ils nous avaient même donné des maisons, pas prêtées, données. Mais à cause de ces gens qui, en fait, étaient extérieurs à nous et qui s’en foutaient, on a été asphyxié et les rapports avec les natifs se sont dégradés. Après cette expérience, tous les voyages que j’ai fait, le Brésil, les Indes, la Nouvelle Guinée avec Barbet Schroeder pour le film La Vallée, je suis remontée à Paris sans un rond, ma guitare dans une main et mon enfant à l’autre et là, je me suis réintégrée lentement. Ca a été très dur, j’ai fait quelques concerts dans des maisons de la culture avec mon ami Ian, puis on a essayé de faire un groupe avec Jean-Louis de Téléphone, mais nous n’avions aucun moyen et tout reposait sur moi, car j’étais la plus vieille dans ce métier, celle qui avait le plus d’expérience. Ca a été une suite ininterrompue de problèmes. J’en ai eu marre et j’ai dit stop. On a recommencé à jouer à deux avec Ian, jusqu’au jour où j’ai rencontré Jacqueline Herrenschmidt qui m’a proposé de retourner en studio.

JMP : Quelle est ton attitude par rapport au show biz, tu as été une vedette traditionnelle, puis tu t’es marginalisée, maintenant, tu navigues un peu entre deux eaux, comment te situes-tu ?
V.L. : Je vais te dire franchement, je ne connais, en France du moins, personne dans ce métier que je respecte ; je parle du show biz, c’est-à-dire des promoteurs, les producteurs, les directeurs artistiques, etc., j’adore la musique, mais je ne veux pas me laisser piéger par ce métier ; il suffit que tu présentes le moindre point faible pour que tu sois tout de suite exploité.

JMP : Tu es aigrie ou simplement extrêmement méfiante ?
V.L. : Je ne suis pas aigrie, mais je n’aime pas les gens de ce milieu, c’est tout. Quand ils me parlent je sais que ce n’est pas pour moi mais uniquement par intérêt.

JMP : D’accord mais c’est un business ...
V.L. : Bien sûr que c’est un business ; je n’ai rien contre le business, si j’étais artisan et que je fasse des pots en terre je chercherais à les vendre mais d’une façon claire et honnête ; dans le show biz il y a trop de magouilles et de mesquineries.

JMP : Comment conçois-tu ton métier ?
V.L. : Je fais ce métier parce qu’il faut que je communique avec les gens, il faut que je leur transmette quelque chose qui est en moi, au fond de moi. C’est pour cela que j’aime tant la scène ; la scène procure le contact et quand il ne se fait pas je me sens vraiment frustrée. Evidemment je ne suis pas totalement désintéressée, j’ai besoin de blé pour vivre, mais ce qui m’attire en premier, c’est la communication. Je me souviens qu’en 68-69 au moment où les gens étaient vraiment branchés, c’était vraiment le pied de chanter pour eux parce qu’ils venaient non pas pour critiquer mais pour participer pour se rassembler. Maintenant tout cela est fini, les gens ont perdus le sens de la fête ; maintenant, j’ai un peu la trouille de jouer parce que je sens la frustration et la tension des gens. Mais tant pis, j’ai quelque chose en moi que je dois sortir et c’est pour ça que je chante, et si je dois me passer du show biz et bien je m’en passe. L’été dernier avec Ian, j’ai joué dans la rue parce que j’étais fauchée, plutôt que d’aller faire du porte à porte chez des connaissances et devoir des comptes, un jour ou l’autre.

JMP : Des gens t’ont reconnue ?
V.L. : Oui, certains ...

JMP : Et alors ?
V.L. : Eh bien certains se demandaient ce que je faisais là, d’autres ont dit que j’étais tombée très bas, c’était marrant ...

JMP : Le trip 68 c’est fini non ?
V.L. : Mais non ce n’est pas fini, les gens ont toujours les mêmes besoins, mais maintenant, c’est enfoncé, ça a été tellement réprimé que les gens n’ont plus d’espoir ...

JMP : Il n’ont plus d’espoir ou ils ont le plus souvent carrément tourné leur veste rentrant bien sagement dans le système en devenant encore plus requin que ceux qu’ils combattaient en 68.
V.L. : Mais justement, si ils sont devenus comme ça, c’est parce qu’ils n’ont plus d’espoir. Ils se disent « foutu pour foutu, soyons les plus forts possibles dans le système ».

JMP : L’esprit de 68 tu l’as perdu ou il est encore en toi tel qu’il était ?
V.L. : Ah non ! moi, je l’ai toujours et ça ne me quittera jamais. Quand tu as vu ce qu’était le festival de Wight, ces 70 000 personnes heureuses et libres tu ne peux pas ne pas croire que ça c’est pas possible.

JMP : Ce n’est pas une utopie ?
V.L. : Si, bien sûr que c’est de l’utopie. Mais tu sais, je crois que c’est Wilhelm Reich qui explique qu’à la naissance, tu tombes dans le piège et que tous ceux qui tentent de sortir de ce piège, de ce moule, sont, soit tués, soit emprisonnés, soit se marginalisent et se retrouvent dans un ghetto. Et l’utopie de 68, c’était que l’on voulait sortir du piège.

JMP : Tu crois en Dieu ?
V.L. : Bien sûr, certains te diront qu’il n’y a que la matière mais c’est tellement évident qu’il existe une force qui régit tout ce monde ...

JMP : Tu penses refaire du cinéma ?
V.L. : Oui, j’aimerais bien, j’ai un agent qui m’envoie des synopsis, mais il n’y a vraiment rien qui m’intéresse, et puis de toute façon, c’est très bien que ça ne marche pas, parce que je préfère ne rien faire que faire des trucs qui ne me branchent pas.

JMP : Tu connais les deux mondes, celui du cinéma et celui de la musique, quelles différences y a-t-il entre les deux ?
V.L. : Le cinéma, c’est aussi pourri que le show biz, mais les gens de cinéma sont un peu plus intellectuels, plus cultivés peut être ; ce n’est pas un monde tellement marrant, ils sont tout le temps en train de faire des références à un tel ou à un tel, ils se prennent vraiment au sérieux, mais c’est quand même, un monde un peu plus intéressant que le show biz. Il y a un type que j’ai connu et que j’ai trouvé assez honnête, c’était Godard ; j’ai tourné avec lui, dans Week-end, j’y chantais une chanson, et j’ai découvert un homme très gentil très ouvert. Et en plus il m’a semblé très honnête. Parce que, en 68, il a arrêté de faire des films et maintenant, il fait des trucs vides et c’est bien, c’est un type qui avait la gloire et la fortune à la portée de la main et qui a choisi de rester lui-même, je trouve ça bien.

JMP : Parles moi un peu de La Vallée ...
V.L. : Oh tu sais ..., d’abord, au départ, c’était les gens du living théâtre qui devaient le faire puis pour des questions d’argent, Barbet Schroeder a demandé à Bulle (Ogier) et à Jean-Pierre (Kalfon) de le faire ; alors, on a lu le scénario mais nous, ce que l’on voulait faire, c’était d’improviser sur place, avec les gens du coin, les gens des tribus. Barbet nous a juré que c’était aussi son idée mais que pour obtenir l’avance sur recette, il fallait présenter un projet précis, etc., etc. Nous, nous l’avons cru puis, une fois là bas, il n'y a pas eu moyen d’obtenir la moindre concession de sa part, il a fallu suivre le scénario à la lettre ; ça nous est un peu resté dans la gorge. Tu vois, là aussi on s’est fait un peu avoir. On a vraiment pas du tout obtenu ce que l’on attendait, on pensait avoir des supers contacts avec le monde environnant et une fois sur place, on s’est vu installé dans des super maisons climatisées, avec du caviar et du champagne, à tous les repas, enfin rien à voir avec les tribus de Nouvelle Guinée.

Valérie me regarde, la tête pleine de ses souvenirs si riches ; cette femme est puissante, belle, pleine d’une énergie qu’on devine indestructible, elle respire l’intégrité, et à cause de cela, son chemin n’en est que plus dur à parcourir, c’est un choix qu’elle a fait dont elle est parfaitement consciente, et qu’elle assume avec rage et ténacité. C’est rare mais c’est souvent de ces énergies là que sortent les plus belles œuvres.

Propos recueillis par Jean-Marc Patrat, chez lui, devant un bol de café fumant, un jour de mai gris et pluvieux, dix ans après ...

Article publié dans le journal Rock hebdo du 24/05/1978



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